La question naïve qui revient toujours

« Comment on dit blockchain en LSF ? » Ou RGPD, amortissement linéaire, cluster Kubernetes, réorganisation matricielle. La question paraît anodine, mais elle révèle une idée fausse : l'interprète serait un dictionnaire vivant qui traduit chaque mot français par son équivalent signé.

Ce n'est pas comme ça que la LSF fonctionne. Et ce n'est pas non plus comme ça que l'interprétation fonctionne.

Ce qu'on appelle le « vide lexical »

Le concept vient de la traductologie. La chercheuse Sophie Pointurier, qui dirige le Master d'interprétation à l'ESIT, le travaille en détail avec Daniel Gile dans un article publié en 2012. L'idée : il n'existe pas, en LSF, d'équivalent signé stabilisé pour chaque mot français. Pour certains termes spécialisés, les locuteurs sourds eux-mêmes ne s'accordent pas sur un signe unique. Le « vide » n'est pas un déficit — c'est une caractéristique structurelle d'une langue jeune politiquement (reconnue par la loi française en 2005 seulement), peu enseignée à l'université, peu présente dans les médias techniques.

Pour l'interprète, c'est une réalité quotidienne. Sur une réunion juridique, médicale, technique ou métier, il y a en moyenne plusieurs termes par minute pour lesquels il faudra trancher en temps réel.

Les tactiques disponibles

Face à un terme sans équivalent signé, l'interprète a quatre principales options. Le choix dépend du contexte, du public, du débit du discours source, et de ce qui a déjà été établi en début de mission.

  • La périphrase. Décrire le concept en plusieurs signes au lieu d'un seul. Blockchain devient « registre numérique partagé, sécurisé, qui garde l'historique de toutes les transactions ». Lent, mais précis.
  • La dactylologie. Épeler le mot français lettre par lettre avec l'alphabet manuel. Utile pour les noms propres, les sigles, les marques. Inutile pour les concepts qui ne disent rien au lecteur sourd même quand il a vu les lettres.
  • L'emprunt assumé. Garder le mot français labialisé pendant qu'on signe un équivalent approximatif ou une catégorie générale. Le sourd lit le mot sur les lèvres ; l'interprète signe le contexte.
  • La co-construction. En début de mission, l'interprète et le client sourd se mettent d'accord sur un signe pour les termes récurrents — souvent un signe inventé sur le moment, ou repris d'un autre interprète. Ce signe « vaut » pour la durée de la mission. Il n'a pas vocation à entrer dans le lexique stabilisé de la LSF.

Pourquoi la préparation pèse tant

Tout ce qui vient d'être dit se joue en temps réel. L'interprète n'a pas le temps de chercher dans un dictionnaire, ni de demander un timeout pour réfléchir. C'est pour ça que la préparation en amont est centrale, et pas une coquetterie.

Quand un client m'envoie son ordre du jour, son vocabulaire métier, ses slides, je travaille ces termes avant la mission. Je vérifie s'il existe un signe stabilisé, j'en discute avec des collègues sourds quand le sujet le permet, je prépare des périphrases solides pour les concepts récurrents. Sur la mission elle-même, je dispose alors d'un répertoire pré-construit. Sans cette préparation, le vide lexical se gère en hésitation, et la qualité de l'interprétation se dégrade.

Ce qui se construit dans la durée

Le vide lexical n'est pas immobile. Les communautés sourdes professionnelles — informaticiens, juristes, médecins, enseignants — construisent leur propre vocabulaire spécialisé, qui s'enrichit avec le temps. Des dictionnaires spécialisés en ligne (Elix, Sématos, ressources INJS) recensent les signes émergents. Les interprètes diplômés s'y forment en continu.

C'est une langue vivante, en train de s'équiper. Pas une langue lacunaire.

Pour les clients : ce qu'il faut retenir

Quand vous réservez un interprète LSF pour une mission technique, trois éléments comptent davantage qu'on ne le pense :

  • Envoyez votre vocabulaire en amont. Acronymes métier, noms de produits, termes techniques. L'interprète préparera des solutions pour chacun.
  • Acceptez que la première occurrence d'un terme soit un peu plus lente. L'interprète pose le signe — ensuite il circule.
  • Si la personne sourde réagit à un signe, faites confiance. La co-construction terminologique pendant la mission est normale. Elle stabilise la communication pour la suite.

Le vide lexical n'est pas un obstacle à l'interprétation. C'est l'une de ses dimensions de fond, et un terrain de compétence qui se travaille sur des années.

— sources & références
  • Sophie Pointurier & Daniel Gile (2012), Les tactiques de l'interprète face au vide lexical, The Journal of Specialised Translation, n° 17.
  • Sophie Pointurier (2014), L'interprétation en langue des signes française : contraintes, tactiques, efforts, thèse de doctorat en traductologie, ESIT — Université Sorbonne Nouvelle Paris 3.
  • Elix et Sématos — dictionnaires collaboratifs LSF en ligne, ressources pour le vocabulaire émergent.
  • INJS Paris — Institut National des Jeunes Sourds, ressources pédagogiques et lexicales en LSF.
— à lire aussi
pratique Interprète LSF en visio : ce qui se passe vraiment pendant votre réunion métier Quel diplôme pour devenir interprète LSF ? Le panorama 2026